BEYOND THE ADVANCED PSYCHIATRIC SOCIETY- A COLLECTIVE RESEARCH/ OLTRE LA SOCIETA' PSICHIATRICA AVANZATA- UNA RICERCA COLLETTIVA


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sabato 23 marzo 2013

Albert CAMUS [1913-1960]: “Kadar a eu son jour de peur” [1957]



 Un texte publié dans l'ouvrage de Tibor Meray, Budapest (23 octobre 1956), pp. 9-15. [Texte originalement publié dans Franc-Tireur du 18 mars 1957.] Paris : Robert Laffont, Éditeur, 1966, 349 pp. Collection : Ce jour-là.





[Discours prononcé le 15 mars 1957, Salle Wagram à Paris, au meeting organisé par le Comité de Solidarité antifasciste, à l'occasion de la fête nationale hongroise]



Le ministre d'État hongrois Marosan, dont le nom sonne comme un programme, a déclaré, il y a quelques jours, qu'il n'y aurait plus de contre-révolution en Hongrie. Pour une fois, un ministre de Kadar a dit vrai. Comment pourrait-il y avoir une contre-révolution puisqu'elle a déjà pris le pouvoir ? Il ne peut plus y avoir en Hongrie qu'une révolution.
Je ne suis pas de ceux qui souhaitent que le peuple hongrois prenne à nouveau les armes dans une insurrection vouée à l'écrasement, sous les yeux d'une société internationale qui ne lui ménagera ni applaudissements, ni larmes vertueuses, mais qui retournera ensuite à ses pantoufles comme font les sportifs de gradins, le dimanche soir, après un match de coupe. Il y a déjà trop de morts dans le stade et nous ne pouvons être généreux que de notre propre sang. Le sang hongrois s'est révélé trop précieux à l'Europe et à la liberté pour que nous n'en soyons pas avares jusqu'à la moindre goutte.
Mais je ne suis pas de ceux qui pensent qu'il peut y avoir un accommodement, même résigné, même provisoire, avec un régime de terreur qui a autant le droit à s'appeler socialiste que les bourreaux de l'Inquisition en avaient à s'appeler chrétiens. Et, dans ce jour anniversaire de la liberté, je souhaite de toutes mes forces que la résistance muette du peuple hongrois se maintienne, se renforce, et, répercutée par toutes les voix que nous pourrons lui donner, obtienne de l'opinion internationale unanime le boycott de ses oppresseurs. Et si cette opinion est trop veule ou égoïste pour rendre justice à un peuple martyr, si nos voix aussi sont trop faibles, je souhaite que la résistance hongroise se maintienne encore jusqu'à ce que l'État contre-révolutionnaire s'écroule partout à l'est sous le poids de ses mensonges et de ses contradictions.


LES RITES SANGLANTS
ET MONOTONES


Car il s'agit bien d'un État contre-révolutionnaire. Comment appeler autrement ce régime qui oblige le père à dénoncer le fils, le fils à réclamer le châtiment suprême pour le père, la, femme à témoigner contre le mari, et qui a élevé la délation à la hauteur d'une vertu ? Les tanks étrangers, la police, les filles de vingt ans pendues, les conseils ouvriers décapités et bâillonnés, la potence [12] encore, les écrivains déportés et emprisonnés, la presse du mensonge, les camps, la censure, les juges arrêtés, le criminel qui légifère et la potence encore et toujours, est-ce cela le socialisme, les grandes fêtes de la liberté et de la justice ? Non, nous avons connu, nous connaissons cela, ce sont les rites sanglants et monotones de la religion totalitaire ! Le socialisme hongrois est aujourd'hui en prison ou en exil. Dans les palais de l'État, armés jusqu'aux dents, errent les tyrans médiocres de l'absolutisme, affolés par le mot même de liberté, déchaînés par celui de vérité ! La preuve en est qu'aujourd'hui, 15 mars, jour de vérité et de liberté invincible polir tous les Hongrois, n'a été pour Kadar qu'un long jour de peur.
Durant de longues années, pourtant, ces tyrans, aidés en Occident par des complices que rien ni personne ne forçait à tant de zèle, ont répandu des torrents de fumée sur leurs vraies actions. Lorsque quelque chose en transparaissait, eux ou leurs interprètes occidentaux nous expliquaient que tout s'arrangerait dans une dizaine de .générations, qu'en attendant tout le monde marchait gaiement vers l'avenir, que les peuples déportés avaient eu le tort d'embouteiller un peu la circulation sur la route superbe du progrès, que les exécutés étaient tout à fait d'accord sur leur propre suppression, que les Intellectuels se déclaraient ravis de leur joli bâillon parce qu'il était dialectique et que le peuple enfin était enchanté de son propre travail puisque s'il faisait, pour des salaires misérables, des heures supplémentaires, c'était dans le bon sens de l'Histoire.
Hélas ! le peuple lui-même a pris la parole. Il s'est mis à parler à Berlin, en Tchécoslovaquie, à Poznan et pour finir à Budapest. Là, en même temps que lui, les intellectuels ont arraché leur bâillon. Et les deux, d'une seule voix, ont dit qu'on ne marchait pas en avant, mais qu'on reculait, qu'on avait tué pour rien, déporté pour rien, asservi pour rien, et que, désormais, pour être sûr d'avancer sur la bonne route, il fallait donner à tous vérité et liberté.
Ainsi, au premier cri de l'insurrection dans Budapest libre, de savantes et courtes philosophies, des kilomètres de faux raisonnements et de belles doctrines en trompe-l'œil, ont été dispersés en poussière. Et la vérité nue, si longtemps outragée, a éclaté aux yeux du monde.
Des maîtres méprisants, ignorant même qu'ils insultaient alors la classe ouvrière, nous avaient assuré que le peuple se passait aisément de liberté, si seulement on lui donnait du pain. Et le peuple lui-même leur répondait soudain qu'il n'avait même pas de pain, mais qu'à supposer qu'il en eût, il voudrait encore autre chose. Car ce n'est pas un savant professeur mais un forgeron de Budapest qui écrivait ceci : « Je veux qu'on me considère comme un adulte qui veut et sait penser. Je veux pouvoir dire ma pensée sans avoir rien à craindre et je veux qu'on m'écoute aussi. »
Quant aux intellectuels à qui on avait prêché et hurlé qu'il n'y [13] avait pas d'autre vérité que celle qui servait les objectifs de la cause, voici le serment qu'ils prêtaient sur la tombe de leurs camarades assassinés par ladite cause : « Jamais plus, même sous la menace et la torture, ni par amour mal compris de la cause, autre chose que la vérité ne sortira de nos bouches. » (Tibor Meray sur la tombe de Rajk.)


L'ÉCHAFAUD
NE SE LIBÉRALISE PAS


Après cela, la cause est entendue. Ce peuple massacré est nôtre. Ce que fut l'Espagne pour nous il y a vingt ans, la Hongrie le sera aujourd'hui. Les nuances subtiles, les artifices de langage et les considérations savantes dont on essaie encore de maquiller la vérité ne nous intéressent pas. La concurrence dont on nous entretient entre Rakosi et Kadar est sans importance. Les deux sont de la même race. Ils diffèrent seulement par leur tableau de chasse et, si celui de Rakosi est le plus sanglant, ce n'est pas pour longtemps.
Dans tous les cas, que ce soit le tueur chauve ou le persécuté persécuteur qui dirige, la Hongrie ne fait pas de différence quant à la liberté de ce pays. Je regrette à cet égard de devoir encore jouer les Cassandres, et de décevoir les nouveaux espoirs de certains confrères infatigables, mais il n'y a pas d'évolution possible dans une société totalitaire. La terreur n'évolue pas, sinon vers le pire, l'échafaud ne se libéralise pas, la potence n'est pas tolérante. Nulle part au monde on n'a pu voir un parti ou un homme disposant du pouvoir absolu ne pas en user absolument.
Ce qui définit la société totalitaire, de droite ou de gauche, c'est d'abord le parti unique et le parti unique n'a aucune raison de se détruire lui-même. C'est pourquoi la seule société capable d'évolution et de libéralisation, la seule qui doive garder notre sympathie à la fois critique et agissante, est celle où la pluralité des partis est d'institution. Elle seule permet de dénoncer l'injustice et le crime, donc de les corriger. Elle seule aujourd'hui permet de dénoncer la torture, Vignoble torture, aussi méprisable à Alger qu'à Budapest.


CE QUE BUDAPEST DÉFENDAIT


L'idée, encore soutenue chez nous, qu'un parti, parce qu'il se dit prolétarien, puisse disposer de privilèges spéciaux au regard de l'histoire est une idée d'intellectuels fatigués de leurs avantages et de leur liberté. L'histoire ne confère pas de privilèges, elle se les laisse prendre.
Et ce n'est pas le métier des intellectuels, ni des travailleurs, [14] d'exalter si peu que ce soit le droit du plus fort et le fait accompli. La vérité est que personne, ni homme ni parti, n'a droit au pouvoir absolu ni à des privilèges définitifs dans une histoire elle-même changeante. Et aucun privilège, aucune raison suprême ne peuvent justifier la torture ou la terreur.
Sur ce point,, Budapest encore nous a montré la voie. Cette Hongrie vaincue et enchaînée que nos faux réalistes comparent avec apitoiement à la Pologne, encore sur le point d'équilibre, a plus fait pour la liberté et la justice qu'aucun peuple depuis vingt ans. Mais, pour que cette leçon atteigne et persuade en Occident ceux qui se bouchaient les oreilles et les yeux, il a fallu, et nous ne pourrons nous en consoler, que le peuple hongrois versât à flots un sang qui sèche déjà dans les mémoires.
Du moins, tâcherons-nous d'être fidèles à la Hongrie comme nous l'avons été à l'Espagne. Dans la solitude où se trouve aujourd'hui l'Europe, nous n'avons qu'un moyen de l'être, et qui est de ne jamais trahir, chez nous et ailleurs, ce pour quoi les combattants hongrois sont morts, de ne jamais justifier, chez nous et ailleurs, fût-ce indirectement, ce qui les a tués.
L'exigence inlassable, de liberté et de vérité, la communauté du travailleur et de l'intellectuel (et qu'on continue d'opposer encore stupidement parmi nous, au grand bénéfice de la tyrannie) la démocratie politique enfin, comme condition, non suffisante certes, mais nécessaire et indispensable de la démocratie économique, voilà ce que Budapest défendait. Et, ce faisant, la grande ville insurgée rappelait à l'Europe d'Occident sa vérité et sa grandeur oubliées. Elle faisait justice de cet étrange sentiment d'infériorité qui débilite la plupart de nos intellectuels et que je me refuse pour ma part à éprouver.


RÉPONSE À CHEPILOV


Les tares de l'Occident sont innombrables, ses crimes et ses fautes réels. Mais, finalement, n'oublions pas que nous sommes les seuls à détenir ce pouvoir de perfectionnement et d'émancipation qui réside dans le libre génie. N'oublions pas que lorsque la société totalitaire, par ses principes mêmes, oblige l'ami à livrer l'ami, la société d'Occident, malgré tous ses égarements, produit toujours cette race d'hommes qui maintiennent l'honneur de vivre, je veux dire la race de ceux qui tendent la main à l'ennemi lui-même pour le sauver du malheur ou de la mort.
Lorsque le ministre Chépilov, revenant de Paris, ose écrire que « l'art occidental est destiné à écarteler l'âme humaine et à former des massacreurs de toute espèce », il est temps de lui répondre que nos écrivains et nos artistes, eux du moins, n'ont jamais massacré [15] personne et qu'ils ont cependant assez de générosité pour ne pas accuser la théorie du réalisme socialiste des massacres couverts ou ordonnés par Chépilov et ceux qui lui ressemblent.
La vérité est qu'il y a place pour tout parmi nous, même pour le mal, et même pour les écrivains de Chépilov, mais aussi pour l'honneur, pour la vie libre du désir,, pour l'aventure de l'intelligence. Tandis qu'il n'y a place pour rien dans la culture stalinienne, sinon pour les sermons de patronage, la vie grise et le catéchisme de la propagande. À ceux qui pouvaient encore en douter, les écrivains hongrois viennent de le crier, avant de manifester leur choix définitif puisqu'ils préfèrent se taire aujourd'hui plutôt que de mentir sur ordre.
Nous aurons bien du mal à être dignes de tant de sacrifices. Mais nous devons l'essayer dans une Europe enfin unie, en oubliant nos querelles, en faisant justice de nos propres fautes, en multipliant nos créations et notre solidarité. A ceux enfin qui ont voulu nous abaisser et nous faire croire que l'histoire pouvait justifier la terreur, nous répondrons par notre vraie foi, celle que nous partageons, nous le savons maintenant, avec les écrivains hongrois, polonais et même, oui, avec les écrivains russes, bâillonnés eux aussi.
Notre foi est qu'il y a en marche dans le monde, parallèlement à la force de contrainte et de mort qui obscurcit l'histoire, une force de persuasion et de vie, un immense mouvement d'émancipation qui s'appelle la culture et qui se fait en même temps par la création libre et le travail libre.
Notre tâche quotidienne, notre longue vocation est d'ajouter par nos travaux à cette culture, et non d'y retrancher quoi que ce soit, même provisoirement. Mais notre devoir le plus fier est de défendre personnellement, et jusqu'au bout, contre la force de contrainte et de mort, d'où qu'elle vienne, la liberté de cette culture, c'est-à-dire la liberté du travail et de la création.
Ces ouvriers et ces intellectuels hongrois, auprès desquels nous nous tenons aujourd'hui avec tant de chagrin impuissant, ont compris cela et nous l'ont fait mieux comprendre. C'est pourquoi si leur malheur est le nôtre, leur espoir nous appartient aussi. Malgré leur misère, leur exil, leurs chaînes, ils nous ont laissé un royal héritage que nous avons à mériter : la liberté, qu'ils n'ont pas choisie, mais qu'en un seul jour ils nous ont rendue


Texte publié dans Franc-Tireur du 18 mars 1957.

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